Enceintement Sous X

En ma qualité de sage-femme, et malgré mon sexe masculin, oui, j’anime des cours de préparation à l’accouchement.
Ecoutons  Myrtille, ancienne élève  venue témoigner du bonheur de pondre.
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1012accouchement

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— Je m’appelle Myrtille et j’aime les fruits des bois. J’ai accouché il y a trois jours. Je suis sortie de la maternité ce matin. C’est un petit garçon. Il s’appelle Sureau. N’ayez pas peur de l’accouchement. Les contractions sont vos amies. Votre périnée aussi : massez-le à l’huile de foie de morue. L’huile d’amande douce, ça pue.
Elle s’assied sur son matelas.
Copieusement applaudie.
Myrtille se relève et stoppe la salve d’un geste autoritaire.
— Si vous souffrez le jour de votre accouchement, dites-vous que vous n’êtes pas le bateau bringuebalé dans la tempête. Vous êtes la vague. Une grosse vague. Une énorme vague. Un raz de marée.
Voile de terreur sur la communauté des femmes enceintes. Quelques inconscientes affichent une sérénité à toute épreuve. Sureau, le fiston de Myrtille, régurgite du lait maternel sur son porte-bébé bleu. Sa mère lui baise le crâne.
—  Je me suis allongée sur le côté. Je me sentais comme une vache en travail, sauf que j’avais envie de bonbons pour me concentrer contre les contractions.
En ma qualité de sage-femme, et malgré mon sexe masculin, je proteste :
— Pas contre les contractions, avec les contractions. Vous n’êtes pas une vache, Myrtille. Votre corps n’est pas une viande. Le corps est sacré. Les vaches aussi, mais pas ici. Parenthèse refermée. Continuez.
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Mais si, vous voyez bien que je suis une vache.

Mais si, vous voyez bien que je suis une vache.

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—  Donc, j’avais envie de bonbons. Mais ils n’avaient que des carottes. Rendez-vous compte j’étais… je rejoignais… comment dire… quelque chose de séculaire ; c’est cette impression-là, oui. Je m’oubliais totalement. J’étais au service du travail qui se faisait, dans l’oubli de moi-même, et de l’orange.  Et puis soudain, monsieur m’a posé mon bébé sur le ventre. Il avait de si petits pieds. Sureau, il avait des yeux… Oui, il est venu au monde avec un bout de mémoire. Je garde un excellent souvenir de ce premier accouch…
— Ah oui ? l’interrompt Waura, ma soeur jumelle, enceintée malgré elle par son ex-mari.
— Certainement, madame, dit Myrtille.
Waura attaque :
— Merveilleux souvenir, Myrtille ? Alors pourquoi – j’étais là, j’ai tout vu tout entendu -,  Pourquoi « PUTAIN J’AI MAL AU CUL » ? Pourquoi « JE VAIS MOURIIIIR » !!!! Pourquoi ?
Silence atterré dans l’audience.
Waura insiste :
— Alors, Myrtille ? Répondez ! Je vous ai posé une question simple !
Myrtille hausse les épaules.
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Putain, j'ai mal au cul

Putain, j’ai mal au cul

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Et vous, Utérus chéri, mère adorée qui à la naissance nous avez abandonnés, votre périnée s’est-il rétabli ?
Souffrez-vous d’incontinence ?
J’en serais ravi. Vous n’aviez qu’à vous faire découper par un charcutier compétent. Calmer le jeu quand même :
— Waura… Enfin… Je dois d’abord vous dire qu’elle est ma sœur. Waura a été très impressionnée par l’accouchement de Myrtille. Elle y a plus ou moins assisté. Elle n’en a retenu que le pire. Il y a des gens comme ça… Gérer l’émotion, c’est difficile. Et puis ma soeur est doloriste. Mais passons.
— Non, dit Waura. Je veux savoir.
— Soit, chère sœur. J’avoue : il arrive que les femmes deviennent grossières au moment de la poussée : ça tire, ça appuie, ça brûle sur le périnée, alors parfois on se lâche parce que dans ces moments-là, la sage-femme, l’obstétricien, et l’anesthésiste deviennent… intimes.
Modeste Dieulafait, ex-mari et engrosseur officiel de ma soeur, hoche la tête silencieusement.
En sa qualité d’obstétricien, j’imagine.
Et, en sa qualité d’ex-mari, il se rapproche de la ligne de séparation tracée par Waura. Je propage un message de paix et réconciliation :
— Laissez-vous aller aux larmes ou aux injures. À travers les insultes, les pleurs, ou même le silence, les mères appellent au secours. Elles demandent aide et assistance.
Les lèvres de Modeste dessinent son approbation :
C’est vrai ! Je suis la voix du prophète :
—Dans les dernières minutes surtout, l’émotion est si forte, tout le monde se dit tu.
— C’est entièrement vrai ! crie Modeste. Absolument ! Absolument !
Il applaudit,  tout le monde applaudit, se réjouit.

Préparation à l'accouchement

Préparation à l’accouchement

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Waura a perdu : la terreur qu’elle avait distillée a disparu, envolée, évaporée.
Transporté de joie, le sourcil droit de Modeste se dresse en accent circonflexe.
Je n’ai jamais su lever un sourcil à la fois. Je me suis entraîné devant la glace mais je n’ai jamais réussi. C’est comme le sourire. Waura a un sourire en biais du plus bel effet. J’ai la risette classique comme un jardin français.
Oui, Waura me sourit. Le sourire de Waura je peux vous le traduire : j’ai perdu une bataille, petit frère, mais je gagnerai la guerre, je gagne toutes les guerres. Souviens-toi… Il m’a suffi ! d’une ébauche d’estomac pour gober notre troisième jumeau in utero… sous tes yeux et ton oreille interne… Et tu n’as rien fait pour le défendre ! Complice ! Tu es complice ! Je ne m’en laisse pas conter, moi… tu peux bien leur faire croire… mais moi, tu ne m’auras pas.
Elle se lève pour balancer une charge toxique :
— L’accouchement est une abomination.
S’ensuit une hypothèse linguistique intolérable :
— Accouchement égale attouchement.
Quelques murmures indignés la galvanisent :
— La naissance est un viol ! hurle-telle en se tenant le ventre.  Comment guérir de sa naissance ? Je suis passée par la naissance et je ne la recommanderais à personne. J’ai été victime d’un accouchement il y a trente-huit ans ; accoucher est la première violence qu’une mère inflige à son enfant. Ensuite, elle l’abandonne.
— Parle pour toi, je dis.
— Pour nous deux, Yéno. Mesdames, messieurs, je vous déconseille de mettre bas. Tombez enceints si vous y tenez mais n’accouchez pas.
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Deux-Bebes-et-Addition-Compresse

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Pour lire la suite de « Deux Bébés et l’Addition », c’est ici

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2 réponses à Enceintement Sous X

  1. François Prunier dit :

    Et des quintuplés ?

  2. François Prunier dit :

    Et des quintuplés ?

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