Discours sociopolitique d’une romancière Caran d’Ache

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Quoiqu’encore en vie, il m’arrive d’être autopsiée, étudiée de manière parfaitement scientifique. Des questions sont posées à mon zombi, j’y réponds, pas toujours selon les attentes de la médecine légale universitaire. Dernier questionnaire en date ci-dessous, concocté par une charmante chercheuse en thanato-littérature et océanographie. J’ai fait au mieux. (« Bessora est méchante » Pierre Cornuel,  28 janvier 2007)

Pourquoi écrivez-vous ?  Quelle fonction fondamentale attribuer à votre oeuvre littéraire?
J’habite la plupart du temps dans mon imaginaire. C’est à partir de là que je vois le monde qui m’entoure. Ecrire, c’est aussi une névrose, un amusement et un soulagement, l’illusion de la maîtrise du temps.

Avez-vous quelque chose en commun avec les écrivaines du Pacifique francophone: Chantal Spitz et Déwé Gorodé? Si vous avez idée de leurs oeuvres.
J’ai probablement quelque chose en commun avec les artistes qui habitent leur imaginaire et qui jouent au maître de l’univers.

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En tant qu’africaine et écrivaine post-coloniale: quelles sont les aspirations majeures des Africains aujourd’hui ?
Je n’ai pas sondé l’opinion des “Africains d’aujourd’hui”, qui je crois sont trop nombreux pour que je puisse en sonder ne serait-ce qu’un échantillon. J’ignore donc leurs “aspirations majeures”. J’ajoute que je ne prétends parler au nom de personne. Quant aux “Africains d’aujourd’hui”, ils ne m’ont rien demandé, et surtout pas de parler à leur place.
J’ajouterais qu’en tant qu’Européenne, je n’ai pas non plus sondé l’opinion des “Européens d’aujourd’hui”.
J’imagine, j’espère, que les aspirations des uns et des autres sont très diverses.

Votre écriture est-elle un peu politique? Peut-on parler d’une dimension sociopolitique de votre oeuvre?
Mes livres ont très probablement une dimension socio-politique, mais mon rôle n’est pas de la commenter.

Peut-on bien aborder les problématiques soulevées par vos romans (Petroleum notamment) sans avoir en mémoire quelques grandes lignes de l’histoire de l’Afrique et du Gabon en particulier ?
Je vous suggère la lecture de Cyr@no, de Le testament de Nicolas, de Cueillez-moi Jolis Messieurs, de Courant d’air aux Galeries, de Voyage sous narcose, etc… D’une manière générale, mes romans sont abordables pour quiconque s’intéresse à la question du paria.

Peut-on qualifier votre écriture de subversive ?
Vous apprécierez vous-même.

Votre écriture se situe t-elle entre tradition et modernité, enfin si je me le permets? Quels sont les différents enjeux que cela implique?
Je ne savais pas qu’on utilisait encore ces catégories aujourd’hui. Je les croyais contemporaine de Georges Balandier (paix à son âme). En ce qui me concerne, je ne travaille pas en noir et blanc, mais avec un coffret de 120 crayons de couleur (Caran d’Ache of Switzerland)

Quels sont les écrivains français que vous avez lu?
Je ne connais pas Chantal Spitz. Ni Déwé Gorodé, que vous évoquiez en question 2.

Vous semblez accorder beaucoup d’importance à la nature (les croyances traditionnelles, mythes, la terre, la foret, l’océan Liberator etc.) dans Petroleum. Quels en sont les intérêts?
Dans Petroleum, la nature est l’expression poétique de la souffrance.

Quel message réel voulez-vous faire passer à travers Petroleum?
Je ne crois pas au réel… mais si vous voulez, Petroleum parle de l’exploitation pétrolière, telle que je la perçois, et de la souffrance, telle que je la perçois, qu’engendre l’exploitation pétrolière chez les personnes, telles que je les perçois, et dans la nature, telle que je la perçois.
 
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Vu le statut des femmes dans ce roman, je pense à Médée la géologue, peut-on parler d’un penchant féministe?
Si Médée s’était appelée Michel, je ne pense pas que vous m’auriez demandé si j’avais un penchant masculiniste. Et pourtant, je suis dotée de deux testicules internes (qui chez les mâles se nomment les ovaires externes).

Petroleum est-il un roman autobiographique?
Non. Je ne raconte pas l’histoire de ma vie dans Petroleum. Mais je m’identifie pas mal à la sirène Mamiwata, au boulanger Jason, à la géologue Médée, au suicidaire Montandon…

De Petroleum en 2004, (dont la trame se déroule dans un pays qui semble être le Gabon: les noms sont désignés comme tel: Elf, Bongo, Port-Gentil) pensez-vous que la situation sociopolitique du Gabon a t-elle changé aujourd’hui?
Je la crois pire.

Pensez-vous continuer le travail d’écriture?
Oui. D’ailleurs, depuis Petroleum, il y a douze ans, j’ai pas mal publié.
 
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Vous avez certainement connu ou entendu parler de l’écrivain Mongo Béti. Que dire de son œuvre littéraire et de son actualité ?
J’aime profondément Mongo Beti. Ecrire un roman comme Ville Cruelle à 23 ans est simplement incroyable. Sans connaître l’histoire du Cameroun en particulier (je me réfère à votre question 4), j’ai été bouleversée par Remember Ruben. L’intérêt d’un livre, c’est d’en sortir ébranlé, ce qui est toujours le cas avec l’œuvre de Mongo Beti. Sa mort m’a beaucoup affectée. Il est pour moi un monument, quelqu’un qui a toujours été fidèle à lui-même, tout en évoluant dans son écriture. Intransigeant. Un pur artiste.

 
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2 Responses to Discours sociopolitique d’une romancière Caran d’Ache

  1. François Prunier 18 octobre 2016 at 12 h 34 min #

    C’est marrant que tu parles de Mongo Béti dans ton billet du jour car, chassé du lit à minuit cette nuit par une insomnie, je suis sorti me promener sous la lune (c’était la pleine lune) et je l’ai croisé. Il m’a dit de te transmettre un message : il aime beaucoup ce que tu écris !

  2. le vrai et seul Bruno 19 octobre 2016 at 6 h 26 min #

    En tant qu’africaine, que pensez-vous de la position coloniale de la France au Mali ?
    En tant que française, que pensez-vous de la situation politique au Zimbabwe, en Namibie, au Kenya, en Tanzanie et en Afrique du sud ?
    JNVSTP
    BB

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