Puisqu’il fait encore jour sur moi

 

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Donc vous êtes mort, tranquille enterré refroidi ouf. Et voilà qu’un des vôtres vous exhume, photographiquement parlant s’entend, mais quand même, il trouble votre sommeil sous prétexte que lui ne dort pas.


 

 

De force, vous voilà revenu au jour, par photo interposée. Sa guerre au temps soi disant gagnée, le zombifié installe votre portrait comme un trophée, sur le plus haut échelon de sa plus belle étagère (une boulangère en fer forgé, avec de jolis torsades). Et il se console de votre résurrection, gloire au papier glacé, un bout de vous en deux dimensions est maintenant juché là-haut, quarante ans et des poussières, pas du tout décati, les chairs imputrescibles et les pigments photographiques à l’abri d’une pochette en plastique. Alors déni : votre tombe là-bas, fariboles et falbala, le deuil n’existe pas.

 

Résurrection par Rafaelino del Garbo, 1510

 

Le soir tombe, et enfin le zombi s’interroge : étaler mon disparu à la vue de ceux qui restent ? Et si mon disparu voulait disparaître ? S’il préférait la nuit sous la terre, et jaunir en paix dans les albums ?
Oui da, tel est mon vœu. Mais comment le signifier à un cornichon de descendant.

Une nuit, c’est lui qui m’invoque : mon proche, cher disparu, viens me parler en rêve et me dire la réponse à l’insoluble question.

J’essaie de répondre. Nuitamment, j’y parviens. J’entre dans son rêve. Mais faute d’entraînement, je n’arrive pas à m’y incarner exactement comme je voudrais. Je surgis en effet onirique, debout à la porte de mon bureau en désordre, mais paupières semi-closes, visage inexpressif : je n’arrive pas à bouger un cil, incapable de dire un mot. Pas d’avis, pas d’opinion, un mort neutre comme un vif helvétique. Je fais un fantôme pitoyable, j’en conviens.

 

 

Or au petit matin, mon zombi de descendant se souvient de son rêve. Comment interpréter mon inertie ? M’exposer sur le plus haut grade de sa magnifique étagère ? Dans une pochette plastique parce qu’il n’a pas de cadre ? Mais qu’il tient quand même à protéger ma mortalité des UVA-UVB ?

Autre nuit, autre rêve, je fais mieux.
Me voilà souriant, quoiqu’assis sur le lit de mon agonie (la dernière), dans la chambre d’hôpital où je fus si mal soigné (le dernier). Mais ce n’est pas grave, je pardonne aux médecins, aux infirmières et au ministère de la santé. Je souris car je suis entouré, les miens m’entourent, et moi qui avais perdu la tête et les mots, je retrouve la parole et la mémoire, je prononce les prénoms des miens autour de moi rassemblés, je leur souris, les voilà soulagés, fin du rêve.

Mais encore une fois, je suis mal compris. Moi je voulais juste dire au revoir et merci, maintenant je m’en vais à la nuit. Or ma descendance zombifiée se réveille et se dit Ah, papa va mieux, il veut rester sur mon étagère.

Forte de cette fausse impression, elle se lève, marche à la cuisine, se prépare un café décaféiné, amélioré d’un chapeau de chantilly saupoudré de cacao. Or voilà que, passant à côté de son étagère, elle découvre ma photo couchée face contre la tablette. Franchement, pouvais-je envoyer signe plus évident ? Dans la nuit j’ai fait choir l’image pour marquer ma volonté, oui, je revendique l’oubli. Mais elle ne veut rien entendre. Impérieuse, elle redresse la photographie.

Douze jours de suite, je me couche. Douze jours, elle m’oblige à me remettre debout. Et le treizième, elle va au Monoprix, rayon papeterie, acheter un cadre rigide. De retour chez elle, elle y enferme mon image, et me fixe à son étagère pour m’interdire la nuit.

En vérité je vous le dis, de jour comme de nuit on ne devrait jamais faire d’enfants.

Pour marque-pages : Permaliens.

2 réponses à Puisqu’il fait encore jour sur moi

  1. Le vrai et seul Bruno dit :

    Les pensées de ceux qui nous regardent derrière la fenêtre d’un cadre, nous envahissent, à la nuit tombée. Ils nous fixent sans nous observer. Ils sont à la fois là et absents. Ils ne vieillissent plus. Leur image se confond avec celle de l’éternité. Lasse, nous sommes, de percevoir un signe ou un mot. Les jours et les nuits se succèdent mais ne détruisent pas le souvenir. JNVSTP

  2. Encore s’agit-il d’un usage digne et émouvant de la photographie. Mais dans certains cas, avec quelques petits montages pernicieux…

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